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Famille, école, écrans — L'alerte de Boris Cyrulnik

Tony Duong

Tony Duong

juin 16, 20267 min

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Famille, école, écrans — L'alerte de Boris Cyrulnik

Entretien avec le psychiatre et neuropsychiatre Boris Cyrulnik sur une forme de décivilisation qu'il observe dans la société occidentale — centrée sur la famille, l'école, les écrans et l'érosion de l'empathie.

Culture vs civilisation

  • Culture — la couche stable : lois, organisation sociale, institutions (école, mariage, architecture)
  • Civilisation — conventions qui évoluent : langage, rituels de politesse, tour de parole, ce qui compte comme un comportement « civilisé »

La civilisation est arbitraire et change sous la pression écologique, sociale et verbale — comme le langage lui-même. L'exemple de Montaigne : les chrétiens français étaient horrifiés par les Indiens cannibales ; les Indiens trouvaient les Français barbares de laisser mourir les pauvres dans la rue. Chaque groupe avait des rituels qui leur permettaient de vivre ensemble moralement — mais des rituels différents.

La religion est un grand façonnier de la civilisation : elle donne des codes sur la conduite des hommes et des femmes, souvent hiérarchiques (domination sur les animaux, les femmes, les enfants, les faibles).

Signes d'une civilisation qui « prend l'eau »

La civilisation, c'est l'éducation et le langage qui apprennent à maîtriser la pulsion.

La neuro-imagerie montre pourquoi la privation précoce compte :

  • Le manque de stimulation affective et sensorielle dans la petite enfance provoque une dysfonction cérébrale
  • Chez les garçons surtout, un défaut de parole autour du bébé peut entraîner une atrophie des lobes préfrontaux
  • Le cortex préfrontal inhibe l'amygdale — socle neurologique de l'impulsion, de la haine, de la colère
  • Sans cette inhibition, les garçons sont plus soumis à la pulsion : un désir sexuel ou de colère passe directement à l'acte

Les filles tendent à parler plus tôt et apprennent souvent plus facilement à maîtriser la pulsion.

Orphelinats roumains (200 000 enfants privés de foyer) : atrophie cérébrale effrayante. Le foyer sculpte le cerveau.

Les 1000 premiers jours

La fenêtre critique va de la grossesse jusqu'à l'apparition de la parole (~3 ans).

L'enseignement médical/psychologique d'autrefois supposait à tort que les enfants ne comprennent rien avant de parler — aujourd'hui reconnu comme faux. Ces années préverbales forment ce qu'on pourrait appeler le tempérament de l'enfant :

  • Est-ce que j'éprouve du plaisir à aller vers l'autre ?
  • Est-ce que j'ai peur de l'autre ?

La famille et la société organisent ces 1000 jours. Quand les enfants sont isolés :

  • Les garçons tendent vers la violence
  • Les filles tendent vers l'auto-agression (Cyrulnik a vu 2–3 cas de scarification en 40 ans de pratique ; les jeunes psy rapportent aujourd'hui des taux stupéfiants chez les femmes)

Ruptures familiales et « civilisation du sprint »

Notre tranquillisant naturel, c'est la familiarité. Les ruptures incessantes angoissent les enfants qui n'ont pas le temps d'intérioriser un sentiment sécurisant de chez-soi.

La journée d'un enfant aujourd'hui, c'est un changement de contexte permanent — il change constamment de milieu. Un jeune peut avoir 4–5 couples et 4–5 métiers dans sa vie → déchirures et ruptures répétées. Cyrulnik a accompagné des enfants qui avaient cinq beaux-pères — où est la structure familiale ?

De plus en plus de femmes veulent un bébé pour l'épanouissement individuel, pas pour faire une famille ou élever des « soldats » (modèle encore fort dans certaines cultures du Moyen-Orient où il travaille).

L'école a donné aux femmes le pouvoir de devenir des personnes plutôt que d'être sacrifiées au mari et aux enfants — progrès individuel, mais au niveau populationnel :

  • Plus de divorces et de séparations
  • Liens familiaux moins sécurisants ; un parent peut avoir un fils aux États-Unis, un autre au Japon — liens dilués
  • Avant : la famille pouvait étouffer ; aujourd'hui : trop diluée — libérés, on est de plus en plus seuls

Chaque progrès civilisationnel se paie au prix fort.

Écrans : machines magiques avec un coût

Les écrans sont miraculeux — un Zoom met 400 personnes dans un bureau de 10 m². Mais au-delà de 3–4 heures d'écran par jour, le risque de dépression est multiplié par 4.

Le progrès a toujours des effets secondaires

Exemples que Cyrulnik utilise :

Progrès Effet secondaire
Césarienne A sauvé d'innombrables mères ; aujourd'hui certaines la programment pour partir en vacances — intervention chirurgicale, passage moins naturel pour le bébé ; les « petits Césars » peuvent avoir plus d'infections (microbes bénéfiques du canal de naissance)
Hygiène de l'accouchement (Semmelweis) L'espérance de vie des femmes a bondi (était ~36 ans après ~13 grossesses au XIXe siècle)
Filles à l'école Indépendance, moins besoin du mariage pour survivre ; les femmes choisissent ; liens familiaux moins contraignants — aussi vieillissement de la population, moins d'enfants
Optimisme d'après-guerre Croyance naïve que la médecine, la psychanalyse et le progrès social régleraient tout — chaque avancée a des effets secondaires

Culture du développement personnel vs empathie

Cyrulnik évite « égocentrisme » (qui implique encore de savoir ce que veulent les autres). Il parle d'une civilisation du développement personnel :

  • Mon épanouissement, mon sport, mes résultats scolaires, mes performances sociales
  • Dans une civilisation du sprint, on cesse de percevoir le monde mental des autres → l'empathie s'arrête

Même mécanisme qu'en guerre ou dans les régimes totalitaires : arrêter d'empathiser pour agir. En temps de paix, on ne peut pas tuer l'autre ; en guerre, tuer devient la fête. Il entend aujourd'hui les mêmes phrases qu'à la fin des années 30 et pendant la Seconde Guerre mondiale.

La culture du développement personnel a un effet similaire : j'ai des choses à faire, je m'épanouis, je m'occupe de moi — quel que soit le prix que paie l'autre. Ça fait société, mais c'est une société anxieuse.

Rendre la civilisation plus agréable à vivre

Leviers possibles :

  • Protéger les 1000 premiers jours — prévenir la dysfonction cérébrale précoce (facile à dire, souvent pas fait)
  • Changer les rythmes scolaires — le Japon avait des taux de suicide d'enfants insupportables (partiellement imputés à la « deuxième école ») ; aujourd'hui interdiction de la 2e école, ralentissement du rythme et des notes. Finlande : premières notes à 11 ans — « tu n'as pas compris, ce n'est pas grave, tu comprendras demain. » Les enfants n'apprennent pas de façon linéaire mais par paliers (ne comprend pas → ne comprend pas → clic). Ralentir le rythme améliore les résultats ; ce qui fait les bons résultats scolaires, c'est le plaisir de jouer à apprendre. La contrainte enseigne mal. Les enfants souffrent davantage à l'école aujourd'hui malgré moins de punitions physiques — parce qu'ils sont surinvestis (3 % allaient au lycée dans sa génération ; ~95 % visent le bac aujourd'hui)
  • Réinventer de petits rituels de civilisation — troupes de théâtre, clubs de marche, apprentissage tout au long de la vie (octogénaires à l'université)
  • Développer l'empathie par l'art — commenter la littérature, les films, le théâtre comme la Grèce antique. Quand l'empathie grandit, la différence m'intéresse ; dans une culture totalitaire, la différence est méprisable

Points clés

  • Culture (institutions) et civilisation (conventions) façonnent tous deux notre vie ; la civilisation évolue plus vite et peut éroder l'empathie
  • Les 1000 premiers jours (grossesse à la parole) sculptent le tempérament et la structure cérébrale — surtout critique pour la maîtrise de la pulsion chez les garçons
  • Ruptures familiales et environnementales constantes angoissent les enfants ; liens familiaux dilués laissent les gens seuls malgré la « liberté »
  • Temps d'écran > 3–4 h/jour quadruple le risque de dépression — le progrès a toujours une facture
  • Accélération scolaire et surinvestissement blessent les enfants même sans châtiments corporels
  • L'empathie peut se reconstruire par le rituel, l'art et des rythmes plus lents — la différence comme curiosité, pas comme mépris

🌐 Traduit par Claude

Tony Duong

Par Tony Duong

Un journal intime numérique. Pensées, expériences et réflexions.